À l'occasion de la Journée de la santé mentale, l'ONG Juan Ciudad souligne sa collaboration avec le centre Dalal-Xel de Thiès pour apporter des soins de santé mentale aux communautés rurales du Sénégal, grâce au financement du gouvernement des îles Baléares et de la mairie de Sant Boi de Llobregat.

La santé mentale est considérée comme partie intégrante de la santé et du bien-être, comme le reflète la constitution de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). Et, comme d'autres aspects de la santé, elle peut être affectée par divers facteurs sociaux, culturels, économiques, politiques et environnementaux. Le contexte local dans lequel évoluent certains groupes vulnérables, tels que les familles vivant dans la pauvreté, les personnes souffrant de maladies chroniques, les enfants exposés à la maltraitance ou à la négligence, les minorités victimes de discrimination et de violations des droits humains, les personnes âgées, les femmes, etc., peut accroître considérablement le risque de souffrir de problèmes de santé mentale. 

Les personnes atteintes de troubles mentaux sont fréquemment stigmatisées et discriminées dans les pays à faible niveau de développement. Cela est dû au manque d'éducation et de sensibilisation de la population, au manque de capacités des centres de santé, aux pratiques thérapeutiques néfastes et au déni des droits civils et politiques, du droit à la santé, à l'éducation et au développement professionnel. Cela les conduit, ainsi que leurs familles, à vivre dans la pauvreté, des conditions de vie insalubres et à être victimes de violences physiques et sexuelles. De plus, l'OMS signale dans son Plan d'action global pour la santé mentale que les personnes atteintes de troubles mentaux présentent des taux d'invalidité et de mortalité disproportionnés. Par exemple, les personnes souffrant de dépression majeure ou de schizophrénie ont un risque de décès prématuré de 401 à 601 % supérieur à celui de la population générale, en raison de problèmes de santé physique souvent non traités.

Le Sénégal est un pays où la santé mentale a été largement négligée. Malgré les efforts du gouvernement pour intégrer la santé mentale au système de santé, le nombre total de lits est de 3 pour 100 000 habitants, contre 27 pour 100 000 habitants en Espagne, selon les données de 2019 du Plan stratégique pour la santé mentale 2022-2028 du Système national de santé. Le nombre de professionnels de santé psychiatriques au Sénégal n'est que de 1,6 par million d'habitants, selon les chiffres du PNUD pour 2017. À titre de comparaison, en Espagne, la proportion de psychiatres affiliés aux centres publics du SNS en 2018 était de 8,6 pour 100 000 habitants.  

Au total, le ministère de la Santé a recensé 14 établissements de santé mentale, mais seulement six sont des centres spécialisés ; les autres sont des unités au sein d'un hôpital général. La quasi-totalité de ces établissements sont centralisés à Dakar, qui abrite l'unique Centre hospitalier psychiatrique national. Dans les hôpitaux régionaux (Louga et Saint-Louis) et certains centres médicaux dotés d'unités chirurgicales, les services psychiatriques sont gérés par une seule personne sans ressources. Selon les chiffres de la Division de la santé mentale du ministère de la Santé (MSAS), 36 psychiatres exerçaient au Sénégal en 2018, dont seulement sept (15, 21 et 30) étaient affectés hors de la région de Dakar.

Cette situation met en évidence la difficulté d'accès aux soins psychiatriques dans le pays et l'inégale répartition des soins de santé mentale. Il est indéniable que seule une minorité de Sénégalais atteints de troubles mentaux bénéficient de soins dans les établissements de santé. Cela engendre une série d'impacts négatifs tels que des retards de diagnostic et de traitement, un accès limité aux services pour la population, une désinformation généralisée sur diverses maladies et le recours inconsidéré aux pratiques traditionnelles.

Dans ce contexte, il existe deux centres de santé mentale spécialisés de l'Ordre Hospitalier de Saint-Jean-de-Dieu au Sénégal : les centres Dalal-Xel, situés à Thiès et à Fatick. Ces deux centres sont les principaux centres de santé mentale spécialisés du pays et comptent parmi les six seuls centres spécialisés existants.

Le centre Dalal-Xel de Thiès a été le premier à être fondé et fonctionne depuis plus de 20 ans. Il accueille en moyenne 20 000 personnes par an, dont 45 % souffrent d'une maladie mentale. La schizophrénie, les psychoses aiguës et l'épilepsie représentent 80 % des pathologies traitées. Pour mener à bien son travail quotidien, le centre doit être conscient des contraintes de son environnement et rechercher des solutions efficaces lui permettant d'opérer avec une vision à long terme. C'est également le cas de son homologue, le centre Dalal Xel de Fatick, qui a démarré ses activités quelques années plus tard dans le sud-est du pays et soutient le centre de Thiès dans ses activités dans sa zone d'influence.

Selon le Directeur du Centre de Thiès, Frère Étienne Sené, les principaux défis auxquels le pays est confronté aujourd’hui sont la pénurie et l’arrêt des approvisionnements en médicaments psychotropes ; le manque de personnel soignant dans les établissements psychiatriques pour assurer la prévention, la prise en charge et le traitement des personnes atteintes de maladies mentales ; la décentralisation des services de soins psychiatriques pour répondre aux besoins de la population ne résidant pas dans la capitale ou les grandes villes ; la mise en place de structures de réinsertion sociale ; la lutte contre la stigmatisation et les tabous liés à la santé mentale ; et la garantie de la disponibilité d’un budget public de santé mentale pour soutenir la recherche et la prise en charge de la population abandonnée et défavorisée.

Grâce à leur connaissance approfondie du contexte et à leur lien avec les personnes et leur environnement, ainsi qu'à leur vocation d'Ordre Hospitalier et à leur engagement en faveur de la santé mentale, les centres Dalal-Xel ont constaté depuis plusieurs années que la plupart des familles et des accompagnants des personnes soignées devaient consentir d'importants efforts financiers pour couvrir les frais médicaux, le transport, l'hébergement et la nourriture, en raison des longs trajets à parcourir. En identifiant les différents lieux d'origine, ils ont réalisé que les soins pouvaient être concentrés dans des points stratégiques plus proches et délocalisés, les rendant ainsi plus accessibles. La réalité à laquelle ils étaient confrontés entraînait souvent l'abandon des traitements et du suivi médical en raison de l'épuisement physique, économique et moral des personnes soignées et de leurs familles.

Face à cette situation, et depuis 2013, les centres Dalal-Xel ont étendu leurs activités aux communautés d'origine de la majorité de leurs patients. À mesure que ces initiatives se consolident en projets, les centres Dalal-Xel s'efforcent de répondre, dans la mesure du possible, à d'autres problématiques de la population, telles que la stigmatisation sociale et les préjugés sexistes en santé mentale, étant donné qu'ils sont les seuls établissements du pays à proposer ce service délocalisé, en intensifiant leurs activités de formation et de sensibilisation.

Frère Étienne souligne que la stigmatisation est un acte ou une parole qui transforme une caractéristique, un comportement, un handicap ou une incapacité d'une personne en une marque négative ou inférieure. Au Sénégal, cela se traduit par le rejet ou le déni par les familles de la réalité de ces maladies parmi leurs proches ; par l'absence de relations ou de liens sociaux chez les personnes touchées et par une grande précarité, pouvant aller jusqu'à l'abandon dans la rue ou à l'apparition d'autres maladies ; par la difficulté à suivre un traitement médical régulier ; par la difficulté à se réinsérer dans sa famille une fois la situation plus stable ; et, surtout, par le tabou que représente la santé mentale en raison du manque de sensibilisation de la population et des croyances ou mythes traditionnels.

C'est en raison de cette réalité que, de 2019 à aujourd'hui, le centre Dalal-Xel de Thiès, en coordination avec Juan Ciudad ONGD et avec le soutien de multiples entités publiques et privées telles que le Gouvernement des Îles Baléares, l'Hôpital Parc Sanitari San Joan de Deu, la Mairie de Sant Boi de Llobregat, la Fondation Carasso et Farmamundi, travaille sur un programme de soins de santé mentale primaires dans quatre villes rurales appartenant aux régions du centre et du nord du pays, qui s'articule autour de quatre objectifs :

1. Faciliter l’accès de la population aux services de soins de santé mentale en réduisant ou en éliminant les barrières géographiques, économiques et socioculturelles auxquelles elle est confrontée quotidiennement.

2. Établir et renforcer les réseaux d’intervention locaux qui soutiennent et collaborent avec le programme de soins de santé mentale primaires.

3. Autonomiser et former les bénéficiaires, les patients et leurs familles, aux soins médicaux et personnels nécessaires au traitement des maladies mentales, en renforçant leurs connaissances en matière de santé publique et communautaire.

4. Améliorer la qualité des services de soins médicaux ambulatoires par la formation du personnel médical, le renforcement du matériel et l’achat d’équipements.

Cette intervention a un impact annuel sur environ 18 000 personnes. Trois déplacements mensuels sont effectués dans des zones rurales stratégiquement choisies comme pôles d'attraction des principales villes d'origine des personnes inscrites à la clinique. L'équipe médicale de soins primaires est composée de professionnels du Centre Dalal-Xel de Thiès, qui travaillent du lundi au vendredi à l'établissement et effectuent des visites communautaires le samedi. Elle est composée de quatre psychiatres, dont trois terminent leur spécialisation en psychiatrie dans un hôpital de premier plan au Sénégal avec lequel le Centre Dalal-Xel a conclu un accord de stage. L'équipe comprend également deux infirmières, deux aides-soignantes, un travailleur social, un chauffeur et un bénévole de chaque ville qui les aident à diffuser le projet, à contacter les personnes, à localiser de nouveaux patients et à traduire dans les langues locales. Le projet travaille en étroite collaboration avec les centres de santé locaux, d'autres institutions religieuses et des chefs religieux traditionnels, comme les Marabú, qui les aident également à diffuser l'information et à orienter les personnes dans le besoin vers le projet et les consultations.

Les sites du projet sont généralement des écoles, où les cours sont utilisées comme espaces d'attente et de distribution pour sensibiliser les patients et leurs familles et organiser les rendez-vous. Elles sont également utilisées pour les consultations. Les activités du programme comprennent également la vente de médicaments homologués, car, comme l'a mentionné le directeur du centre, l'un des principaux problèmes est la pénurie de médicaments dans les pharmacies et les dispensaires, ainsi que leur coût élevé.

Le centre Dalal-Xel de Fatick gère également un programme de santé communautaire très similaire, mais avec une logistique de proximité différente. En effet, le centre accueille moins de patients dans ses locaux, ce qui lui permet d'effectuer davantage de visites dans davantage de communautés plusieurs jours par semaine. Il couvre actuellement sept communautés du centre-sud du Sénégal et a bénéficié du soutien de l'Association d'Aide aux Personnes Handicapées (AAJIPH), mais gère actuellement le projet, de manière limitée, avec ses propres ressources.

Grâce aux témoignages des personnes servies, de leurs familles, du personnel, des bénévoles et des autres parties prenantes, il est clair que le projet a un impact significatif sur la population, avec des niveaux de participation très élevés, et améliore considérablement l'état et la santé de toutes les personnes servies.

Mais il reste encore de nombreux défis à relever, notamment réduire les temps d’attente, atteindre beaucoup plus de villes, pouvoir servir la population dans des espaces mieux équipés pour les activités de santé, avoir plus de médicaments, une équipe spécialisée dédiée exclusivement aux activités de santé communautaire dans les communautés... L’objectif est de pouvoir servir plus de personnes, avec une meilleure qualité, de manière plus accessible, en brisant la barrière de la stigmatisation et du rejet social, et en fin de compte améliorer la santé et la vie des gens au Sénégal. 

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